Les « Monuments Men » syriens, en guerre culturelle contre l’État islamique

May Abdulhak  nous transmet un excellent article paru sans « L’Orient Le Jour » sur la mobilisation des Syriens pour la sauvegarde leur patrimoine.  Ce combat est admirable ,c’est une nouvelle illustration de la résilience de ce peuple qui démontre qu’il saura se relever et reconstruire leur Syrie unitaire. 

ENQUÊTE

Illustration Yvan Debs

Illustration Yvan Debs

Face aux pillages de tout bord, certains professionnels de l’art et du patrimoine choisissent l’exil, d’autres se font «douaniers », du côté des Kurdes.

Valentine LEROY | L’Orient Le Jour

08/04/2017

En 2012, ils œuvraient dans l’ombre, hébergés dans des hôtels insalubres de la frontière turque. La reconnaissance de leur travail leur vaut aujourd’hui un tout autre décor. Sous les bruits incessants des klaxons beyrouthins, les cliquetis des pinceaux à dépoussiérer et quelques bruissements de tissus se font répétition générale d’une guerre culturelle, celle menée par des Monuments Men* syriens contre l’État islamique (EI).

Dans les locaux de l’Unesco, plus de 400 professionnels du patrimoine syrien, répartis en plusieurs sessions de trois à cinq jours depuis 2014, ont appris à manier divers outils avec une précision chirurgicale afin de sauver les pièces syriennes menacées par les pillages. Des formations nécessaires « pour éviter de faire plus de mal à ces objets qu’on ne leur en a déjà fait », souligne, interrogé par L’Orient-Le Jour, Robert Bewley, directeur de projet et cofondateur de Eamena, programme de préservation des sites archéologiques menacés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Financés par l’Unesco, en partenariat avec Icomos, CyArk et Heritage for Peace, ces entraînements comprennent un programme complet fondé sur la préservation et le recensement du patrimoine syrien. « Les professionnels apprennent à prodiguer les gestes de premiers secours et à déplacer ces objets fragilisés par la guerre, le tout avec un minimum de moyens », explique M. Bewley. Ces enseignements vont du plus infime coup de pinceau sur les objets au scanner 3D portatif, ou à la photogrammétrie pour le recensement des monuments bâtis. Sur le terrain syrien, pas le droit à l’erreur, il faut se faire discret et efficace.

 « Si je me fais arrêter… »
Le mouvement est lancé en août 2012, suite à une explosion dans le quartier général du ministère de la Défense, à Damas. Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et musées de Syrie, pense alors à s’enfuir, par sécurité pour sa famille, avant de demander l’avis de sa fille, qui l’arrête : « Je n’ai pas envie que mes amies pensent que mon père est un lâche. » C’est décidé, ils restent. M. Abdulkarim lance alors l’évacuation des musées, une initiative qui permet de sauver, entre août 2012 et mars 2015, 99% du contenu de 34 établissements, selon le rapport de Heritage for Peace publié en mars cette année. « Les musées sont les premières victimes de la guerre », explique-t-il. Une vision partagée par Leila**, coéquipière de M. Abdulkarim, Monuments Woman et archéologue syrienne, interrogée par L’OLJ : « Certains diront que les dommages causés aux sites syriens font partie de leur histoire, je pense que les sauver fait partie de nos devoirs. » Les 300 0000 pièces récupérées sont alors cachées dans des coffres scellés aux alentours de Damas, dans des endroits tenus secrets.

Ces hommes et femmes risquent leur vie pour le patrimoine syrien. Quinze personnes l’ont ainsi perdue dans ces missions de sauvetage, selon Maamoun Abdulkarim. « Si je me fais arrêter, on me retrouvera probablement sur le marché, pas celui de l’art, celui de l’esclavage sexuel », confie Leila. Pour favoriser la réussite de ces missions, la Direction générale des antiquités et des monuments travaille avec les autorités internationales, mais également locales, telles que la police, les gouverneurs, les municipalités, les universités et associations privées, et d’autres entités de la sphère publique à Damas, Palmyre, Homs, Hama, ou encore Deir ez-Zor. Tous ont leur rôle dans l’encadrement de ces missions.

« Mon choix est fait »
Maamoun Abdulkarim, initiateur des Monuments Men en Syrie, insiste sur la nécessité de coopérer avec les forces militaires dans les zones à haut risque. « Je suis accepté comme scientifique dans certaines zones de Syrie, comme au Nord, où mes origines kurdes permettent de me faire entendre par les habitants. Pour les zones à risque, notamment au Sud, on s’entoure de forces militaires, mais je sépare le politique du scientifique. » Ce partenariat avec les forces du régime syrien en rebute toutefois plus d’un. C’est le cas d’Ayman*, archéologue syrien et Monuments Man, témoin des méfaits de certains soldats. « On parle de fouilles illégales ; moi, ce que j’ai vu, c’était du pillage, ni plus ni moins », martèle, à L’OLJ, le professionnel. C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à abandonner la mission de sauvetage du patrimoine et à opter pour l’exil. « J’avais le choix entre dénoncer ce que j’ai vu sans avoir l’assurance de changer cette réalité, ou me protéger et abandonner une mission qui ne sera jamais complétée à mes yeux. J’ai une famille, mon choix est fait », explique-t-il, déçu.

Face aux dérives de toutes les parties au conflit, Tayssir, également Monuments Man, a choisi le camp des Kurdes, « douaniers » de la frontière nord de la Syrie. Il empêche les pièces syriennes de sortir du pays, dernière étape avant que celles-ci ne se retrouvent sur le marché noir de l’art. Il croise donc régulièrement les pilleurs et note leur profil. D’après Tayssir, les soldats de l’EI ne sont pas les seuls à profiter de la guerre pour orchestrer des pillages. « Quand la communauté internationale pointe l’État islamique du doigt, ça en arrange plus d’un, qui en profitent pour faire leur marché sur les sites syriens », lance-t-il, amer, à L’OLJ. « On a arrêté plus de 15 000 objets à ce jour, on essaye d’empêcher toute pièce du patrimoine syrien de sortir du pays. Parce que, quand cela arrive, il y a de grandes chances pour qu’on ne les retrouve jamais », explique-t-il.

Marché noir
Les pilleurs constituent le premier échelon d’une immense hiérarchie de trafiquants. Les pièces récupérées sur le territoire de l’État islamique (EI) doivent être soumises au préalable à l’avis d’un chef local, qui peut choisir de les détruire ou de les laisser au pilleur après avoir récupéré une compensation financière, auquel cas ce dernier ne touchera qu’une infime partie du prix de vente final de la pièce. Ces objets soumis au marché noir passent de main en main dans de nombreux pays de transit tels que le Liban, Israël ou encore la Jordanie, avant d’atterrir aux États-Unis, au Japon ou, plus rarement, en Europe.
Qu’ils soient avec Maamoun Abdulkarim, du côté des Kurdes ou en exil, les Monuments Men ont œuvré et œuvrent encore contre ces pilleurs, préservant ainsi le patrimoine de la Syrie. Mais la majorité des œuvres pillées se trouve maintenant hors de Syrie, dans les réseaux du marché noir de l’art (lire ci-contre).

*Les Monuments Men sont des sauveurs d’art en temps de guerre. Ils ont eu droit à un buzz énorme en 2014 avec le film Monuments Men de George Clooney, adaptation du livre éponyme de Robert M. Edsel, paru en 2009.

**Les prénoms ont été modifiés.

Le Dark Web, théâtre du marché noir artistique de l’EI
Installé en Turquie depuis le début du conflit syrien en 2011, Bassem pianote sur le clavier de son ordinateur, sourire en coin. Du haut de ses 29 ans, le jeune Syrien s’est spécialisé dans la recherche de trafiquants de pièces syriennes sur le Dark Web, face cachée de la toile où se regroupent les plus grands réseaux de trafic au monde, mais également bête noire de l’organisation internationale de police criminelle Interpol. En partenariat avec l’Unesco, cette dernière cherche à identifier et intercepter les pièces syriennes pillées puis revendues sur le « dark web ».

Seulement, la nature de ce sous-ensemble de la toile rend la traque hasardeuse, et le recensement des pièces, difficile. « Accéder au Dark Web requiert une expérience en informatique plus qu’avancée et un large réseau dans le milieu, explique Bassem, contacté par L’Orient-Le Jour via Skype. Il faut d’abord télécharger un logiciel bien particulier, puis un VPN, mais surtout, il faut connaître l’adresse de la page visée. » Le Dark Web est constitué d’un ensemble de pages non indexées, c’est-à-dire introuvables via un moteur de recherche. On estime l’ampleur de celui-ci à plus de 600 téraoctets de données, soit plus de 90% de l’ampleur totale du web. Qui plus est, par un système d’onion rooting et d’adresses IP impossibles à tracer, les visiteurs des sites contenus sur cette facette de la toile semblent échapper à toute autorité. « Il est difficile de quantifier l’ampleur de ce trafic.

Ce que l’on sait, c’est qu’il nous faudra des dizaines d’années et autant de millions de dollars pour espérer récupérer certains de ces objets ou ornements », explique à L’OLJ Édouard Planche, chargé du programme de lutte contre ce commerce illicite des biens culturels à l’Unesco. Pour cela, l’organisme compte sur le soutien financier des États, de l’Union européenne, mais également de fondations privées. « Malheureusement, il y a certaines pièces que l’on ne retrouvera jamais », souligne-t-il.

Financer le terrorisme
Bassem a fait de cette vision fataliste sa motivation. « Jamais je ne me résoudrai à abandonner cette mission pour le patrimoine syrien. C’est mon histoire qui est en jeu, je sais me servir du Dark Web, j’ai mon réseau, je le mettrai à profit pour retrouver les pièces pillées autant que je le pourrai », affirme-t-il.

Ce génie de l’informatique a ainsi réussi à identifier plusieurs pièces pillées sur des sites syriens, qu’il a par la suite référencées via la centralisation de données concernant les pièces syriennes disparues, une initiative de l’Unesco et de ses partenaires. Pour les reconnaître, Bassem s’aide des listes rouges de l’ICOM, qui délivrent une typologie de pièces provenant de zones pillées. Aubaine pour ces Monuments Men du net, calvaire pour le marché noir, ces listes rendent presque impossible la revente de pièces telles que les bustes de Palmyre, que l’on ne trouve nulle part ailleurs. « J’ai pensé un temps à acheter les pièces que je trouvais, mais la monnaie du Dark Web, le bitcoin, connaît un cours tellement haut que ce n’était financièrement pas possible, explique Bassem. Et puis, je me suis vite rappelé qu’acheter ces pièces, c’est financer le terrorisme. »

« Les sortir du cercle de l’EI »
D’autres n’ont pas vraiment les mêmes scrupules. Ni les mêmes intentions. C’est le cas de Hady*, un collectionneur beyrouthin que L’Orient-Le-Jour a rencontré et qui possède notamment un buste de Palmyre. À ses yeux, l’œuvre passe pour un simple « investissement sur le long terme ».
« J’attends que cette histoire de pillage se tasse, pour ensuite le revendre une fortune », dit-il, assez fièrement. Financer une entité terroriste pour des besoins personnels ne stoppe pas l’appétit du collectionneur. « Je ne suis pas un terroriste, je préfère me voir comme une sorte de sauveur d’œuvres d’art, puisque je les sors du cercle de l’EI », explique-t-il. Hady conserve en moyenne un quart des œuvres réceptionnées et fait de ce trafic son fond de commerce. Pour parvenir à ses fins, il redouble d’effort en matière de précautions. Une fois l’accord scellé avec le vendeur, il lui transmet l’adresse de son coursier, un homme qu’il « paye pour mettre son adresse et son nom sur cette livraison ». « Si quelqu’un intercepte le colis, c’est lui qui tombe », résume Hady. Les intermédiaires ne connaissent pas sa véritable identité. Du Dark Net à son hangar, il utilise de multiples identités, toutes falsifiées. Ces transactions lui valent, selon les critères d’Interpol, le statut de trafiquant à échelle mondiale, ce qui ne l’arrête pourtant pas dans sa quête, insatiable. « C’est une vraie drogue, entre l’adrénaline face au risque de se faire prendre, et le besoin de collectionner », ajoute-t-il.
Ce commerce se présente comme une « véritable bombe à retardement », selon Édouard Planche. Le cœur de la lutte contre le trafic d’antiquités syriennes se tiendra en effet d’ici à une dizaine d’années, lorsque les pillages ne seront plus qu’une page tournée du passé syrien.
En attendant, Basem, cyber-Monuments Man, continue de pianoter.

 

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