La rébellion s’effondre à Alep-Est

Le Monde du 29 novembre 2016

La rébellion s’effondre à Alep

L’armée syrienne et ses milices tiennent désormais près d’un tiers de la partie insurgée de l’ancienne capitale économique de la Syrie. La chute de la ville marquerait un tournant dans le conflit

 

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Jamais, sans doute, le désespoir des -civils n’avait été aussi grand dans les quartiers rebelles d’Alep. Dans ces faubourgs assiégés, les bombardements menés par les forces du régime syrien et ses alliés sont dévastateurs, depuis leur nouvelle offensive lancée il y a quinze jours. Depuis samedi 26  novembre, plusieurs positions rebelles se sont effondrées sans véritable résistance. Alors que l’armée syrienne et ses milices tiennent désormais près d’un tiers de la partie insurgée, et que le désastre humanitaire s’aggrave, de nombreux habitants pressentent que le sort de l’est d’Alep est scellé.

 » Si les bombardements se poursuivent avec la même intensité, et que le régime maintienne sa tactique de siège, la chute d’Alep va s’accélérer « , juge Bassam Al-Ahmad, un militant des droits de l’homme exilé en Turquie, qui recense les exactions commises par les acteurs du conflit syrien. Ville symbole, ancienne -capitale économique de la Syrie avant que son activité industrielle soit anéantie par les combats, Alep est aujourd’hui l’épicentre de la guerre. Divisée en deux depuis 2012, entre quartiers loyalistes à l’ouest et faubourgs rebelles à l’est, séparés par une ligne de démarcation qui traverse la vieille ville, la cité revêt aussi une place à part en raison de l’importance de sa population : 1,5  million d’habitants, dont la plupart résident aujourd’hui dans la zone gouvernementale.

Le pouvoir de Bachar Al-Assad ne s’est jamais résigné à la perte des quartiers de l’est d’Alep, qui comptaient parmi les plus défavorisés de la ville. Avant d’être en mesure de lancer les offensives d’ampleur qui se sont succédé depuis le début de l’année, grâce au puissant soutien aérien apporté par Moscou, les forces loyalistes n’avaient eu de cesse de cibler, au moyen de bombes barils, la partie orientale de la ville. Des frappes qui ont entraîné de vastes destructions sans réellement affaiblir, alors, une rébellion bien armée, composée en grande partie de combattants locaux, et divisée en plusieurs groupes sou-tenus, selon leur bannière, par des parrains régionaux – Qatar, Arabie saoudite, Turquie – ou internationaux, Etats-Unis en tête.

 » Mais, aujourd’hui, les combattants de l’opposition sont isolés, estime Elias Farhat, analyste militaire et ancien porte-parole de l’armée libanaise. Leurs tentatives pour briser le siège de l’est d’Alep – imposé en juillet, brièvement levé en août, puis à nouveau en vigueur depuis septembre – ont toutes échoué. Chaque perte humaine est cruciale : leurs effectifs ne peuvent plus être reformés, pas plus que leur stock d’armes ne peut être regarni. « 

Idlib,  » tombeau  » des rebelles ?Pour les combattants anti-Assad, perdre Alep signerait une défaite majeure, la plus grave peut-être depuis la chute des principaux quartiers rebelles d’Homs en  2012, ville que l’opposition avait surnommée la  » capitale de la révolution « . Sans minimiser l’importance des revers essuyés depuis samedi, quand les forces prorégime se sont emparées du vaste quartier d’Hananu ainsi que d’autres faubourgs voisins, des groupes rebelles – comme Jabha Chamia ( » le Front syrien « ), cité par l’agence Reuters – assurent que la -bataille s’annonce féroce dans les zones qu’ils contrôlent encore, pour l’essentiel dans le sud-est d’Alep. D’autres, en revanche, insistent sur la pression à laquelle ils sont soumis. L’offensive du régime est menée par des milliers de combattants financés par -Téhéran – les hommes du Hezbollah libanais et les miliciens chiites irakiens en tête – aux côtés de l’armée syrienne, qui a déployé dans la région d’Alep ses unités d’élite.

Le rapport de forces s’était déjà profon-dément modifié en faveur du régime depuis que la Russie avait volé au secours de son  » protégé « , en septembre  2015. Mais la chute d’Alep pourrait marquer un tournant décisif, car l’opposition armée, qui s’est aussi -affaiblie dans les alentours de Damas, perdrait ainsi le principal champ de bataille qui lui permettait de peser militairement. Les quelque 8 000 rebelles d’Alep risqueraient alors de se retrouver cantonnés dans la province voisine d’Idlib.

Celle-ci est devenue un fief de l’Armée de la conquête, une alliance rebelle dominée par l’ex-Front Al-Nosra affilié à Al-Qaida et le mouvement salafiste Ahrar Al-Cham, qui s’en était emparé au printemps 2015. C’est aussi le lieu vers lequel ont été conduits les combattants chassés de plusieurs poches rebelles – dans les régions de Damas ou d’Homs – au terme d' » accords  » locaux négociés avec le régime. Cette province, depuis laquelle des renforts étaient parvenus vers les quartiers insurgés d’Alep, en août, est aujourd’hui la cible d’intenses bombardements russes. Des caciques du régime de Damas ont promis qu’Idlib serait le  » tombeau «  des rebelles.

 » Occasions manquées « L’accélération de l’offensive à Alep est due, selon plusieurs observateurs, au vide diplomatique international ouvert par la transition présidentielle en cours aux Etats-Unis. La seconde ville de Syrie est devenue, au fil du temps, l’un des principaux théâtres de la guerre par procuration que se livrent les puissances étrangères en Syrie.

Certains analystes, pro ou antirégime, relaient aussi la thèse d’un abandon par la Turquie des insoumis d’Alep, en vertu d’une entente supposée avec l’Iran et la Russie, en contrepartie d’un feu vert donné à ses opérations contre les Kurdes. Ankara a longtemps joué un rôle essentiel dans le conflit syrien, en laissant passer à ses frontières les armes destinées à la rébellion.

Assiégée, affaiblie par le fiasco de sa contre-offensive à l’ouest d’Alep en novembre, divisée par de récents affrontements internes, l’opposition armée a vu sa capacité d’agir diminuer. Pour Elias Farhat, l’isolement des rebelles d’Alep-Est s’explique aussi par les  » occasions manquées «  par les combattants anti-Assad.  » Ils se sont opposés aux différentes initiatives : celle de Staffan de Mistura – l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie – pour obtenir le départ des djihadistes du Front Fatah Al-Cham – l’ex-Front Al-Nosra – , celle de Damas et de Moscou, qui avaient proposé des couloirs de sortie – pour les civils assiégés – , estime l’ancien militaire libanais. Les djihadistes ont imposé une ligne jusqu’au-boutiste. « Les appels à la reddition ou au départ de certaines factions s’apparentaient, aux yeux des rebelles, modérés ou radicaux, à une défaite. Au-delà des djihadistes, puissants mais minoritaires, cible affichée des raids aériens russes, Moscou n’a pas hésité à pilonner les infrastructures de santé et l’ensemble de la zone rebelle, faisant de nombreuses victimes civiles.

Avec les succès militaires engrangés par le régime, le destin des quelque 250 000 habitants d’Alep-Est est en train de se jouer. Plusieurs milliers ont fui vers des zones sous contrôle gouvernemental ou tenues par les forces kurdes. De nombreux autres se sont déplacés à l’intérieur de la poche rebelle, en quête d’un lieu moins exposé aux bombardements et aux combats de rue.

 » Ce sont les civils qui paient le prix le plus élevé de la bataille, déplore Bassam Al-Ahmad, consultant pour la Fédération internationale des droits de l’homme. Ils sont utilisés comme des instruments. Le régime dit les évacuer pour leur sécurité, l’opposition dit les protéger et les Kurdes sont dans le même discours. «  Il estime que le  » déplacement forcé «  de civils par le régime a déjà commencé.

Amnesty International s’inquiète du risque de  » représailles «  qui pèse sur les habitants. L’organisation cite un activiste local, selon lequel des familles vivant dans les quartiers d’Hananu et de Jabal Badro, repris par les forces prorégime, sont terrées  » dans leurs maisons et ont peur de se déplacer à cause de la présence partout de soldats du gouvernement syrien « . Les médias d’Etat ont pour leur part filmé des opérations d’évacuation de civils vers des  » lieux sûrs «  mais inconnus, et le pouvoir syrien – comme Moscou – a accusé à de multiples reprises les groupes rebelles de tenir en otage les habitants. Le sort des Alépins de l’est de la ville est d’autant plus dramatique que les stocks de nourriture sont quasi épuisés, et que les moyens des secouristes locaux se sont amenuisés.

Laure Stephan Le Monde

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