Art et Culture Syrien : Voyageurs français en Syrie

Après avoir évoqué le 3 avril 1990 (1) l’espace francophone en Syrie, issu de ces relations séculaires avec la France, c’est avec Yves Rannou, aujourd’hui décédé, et qui avait au cours d’un séjour professionnel de deux ans en 1970-1971 à Damas, réalisé de nombreuses photographies, que nous présentâmes (1) le 13 octobre 1992 un montage de diapositives intitulé “Syrie d’hier, Syrie éternelle”, illustré de comptes-rendus de divers voyageurs au cours des siècles. C’est en pensant à lui, qu’à la demande de M. Ali Ibrahim, j’ai repris un certain nombre de textes significatifs de l’intérêt que des voyageurs, souvent esthètes ou écrivains, venus de France, avaient porté aux sites syriens. D’ailleurs, la belle exposition au Petit Palais, en 1984, et celle de l’Institut du Monde Arabe (septembre 1993 – juin 1994) drainèrent un public passionné pour un pays, dont la culture aura été universelle.

 Comme on a parlé d’égyptomania, on peut parler de syromania. De tout temps, la Syrie avait été parcourue pour des raisons religieuses (pèlerinage), pour une formation intellectuelle, pour un véritable retour aux sources, que ce soit dans les villes prestigieuses, Alep, Damas, les grands sites antiques, Palmyre, ou les cités commerciales (le tabac parfumé de Lattaquieh).
Initié par Chateaubriand (“j’ai eu le très petit mérite d’ouvrir la carrière et le très grand plaisir de voir qu’elle a été suivie après moi ”), le “Voyage en Orient” sera particulièrement effectué à l‘époque romantique, où les ruines de Palmyre, révélées par Volney, joueront un rôle non négligeable. Napoléon, dans son “Mémorial de Sainte-Hélène” s’écriera: “Il n’y a plus qu’en Orient qu’on puisse faire quelque chose» ; Lamartine, admirateur de Damas, confirmera : “L’Orient, je l’aime comme le pays natal de mon imagination”. Et même ceux qui n’y auront pas été en seront influencés ; Omar Chakhachiro (2) rappelle ces vers de Victor Hugo :

“Alep dont l’immense murmure Semble au pâtre lointain le bruit d’un océan”

(La Fée et la Péri)

(1) au Centre Culturel Syrien
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I – MOYEN AGE

Nonne du IV siècle, de Galicie, Egérie est la première femme écrivain de langue latine à avoir tenu un journal de voyage (2) ; elle se rendit vers 385 en Egypte (Mont Sinaï), en Terre Sainte, en Syrie et en Cappadoce, en pèlerinage. Elle avait été .précédée d’un pèlerin anonyme de Bordeaux, comme le signale Pierre Maraval (2), qui en 333, avait dressé un itinéraire complet des étapes de Bordeaux à Jérusalem.

Les Croisades rapprocheront, et parfois opposeront, occidentaux et syriens, mais Usama Ibn Munqidh (2), seigneur de Chaïzar, près d’Apamée, aura montré les aspects positifs de la cohabitation.

En 1332, comme le rappelle Gérard Degeorge (2), un religieux dominicain, le Père Guillaume de Boldensele, décrit Damas en termes élogieux : “la cité de Damas, délectable, arrosée, peuplée est très belle et très riche, abondante en marchandises “épices, pierres précieuses, soies”. Trois ans plus tard, Jacques de Vérone le confirme : “de l’Assyrie, de l’Inde, arrivent une infinité de chameaux portant du poivre, du gingembre, de la cinnamome et d’autres épices en grande quantité”. il déclare aussi la supériorité architecturale de la mosquée des Ommeyyades sur toutes les églises d’Italie.

Un siècle plus tard, poursuit Gérard Degeorge (2), en 1432, Bertrandon de la Broquière rapporte qu’un grand nombre de commerçants européens résident à Damas, et parmi eux des Vénitiens, Génois, Florentins, Catalans et parmi les Français un certain Jacques Cœur, qui deviendra le ministre des finances de Charles VIT, et ornementera son palais de Bourges de souvenirs architecturaux damascènes, tandis que ses navires rapportaient draps d’or et de soie de Damas en France.

II – XVIIème et XVIIIème SIECLES

Au XVTIe siècle, le Chevalier d’Arvieux (2), consul de France à Alep de 1679 à 1686, dresse la carte de cette ville en 1683, et il aura été l’informateur de Molière sur les coutumes “turques”, que ce dernier évoquera dans “Le Bourgeois Gentilhomme». Les “Lettres Edifiantes” (2), des Pères Jésuites constituent une somme d’informations sur la Syrie de l’époque; ainsi le Père Gurynant décrit les Damasquains comme “naturellement fiers, ennemis de toute domination un peu dure”.

 

En 1752, le Sieur d’Anville, premier géographe du roi, devait dresser la carte de la région sous le libellé “Carte de la Phénicie (c.a.d. “Liban”) et des environs de Damas”, montrant ainsi l’intérêt de la Cour de France pour la Syrie. En 1764, c’est le baron de Tott, gentilhomme hongrois et informateur de la Cour, qui débarque à Lattaquieh, vante la qualité du tabac noir brûlé, très recherché en Europe. Quelques années plus tard, le peintre Cassas se rend à Palmyre dont il publiera les monuments dans son “Voyage pittoresque de Syrie” (2), ce sont ces dessins qui inspireront Volney (2), et ses “Considérations sur les ruines” qui vont tellement influencer l’époque romantique. Un autre Français, à la même période, l’Abbé Barthélémy, déchiffrera les inscriptions de ce site célèbre.

Volney, en 1783, s’installe dans un couvent du Nord-Liban pour apprendre “la langue, les coutumes ”, car ces conditions manquent souvent aux voyageurs. Il remarque que la France est la nation européenne qui fait le plus grand commerce avec la Syrie, exportant ses draps du Languedoc, ses indigos et son café des Antilles, très apprécié sur les rives du Barada.

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Volney se verra confier également une enquête en Egypte, en 1785, pour examiner le projet de Tort de conquérir ce pays ; son ouvrage deviendra le livre de chevet du Général Bonaparte, et l’on connaît la suite.

III – XIXème SIECLE

C’est naturellement au XIXe siècle que les récits publiés de voyageurs deviendront très populaires ; sur les 200 qui ont atteint une certaine notoriété, nous en citerons treize à titre d’exemple.

Tout d’abord, un cousin de Jean-Jacques Rousseau, Jean-Baptiste Louis Rousseau, Consul de France à Basrah, se rend en caravane, dans des conditions très éprouvantes de Mossoul à Alep, et nous livre une analyse du commerce français au Levant (2), qu’il évalue à quatre millions de francs de l’époque (à multiplier par 30 pour avoir l’équivalent aujourd’hui) ; ce sont des “draps du Languedoc, des bonnets et burnous (sic) d’Orléans, des soieries, des drogueries et des quincailleries”. En 1822, Alep est presque entièrement détruite par un violent séisme qui fait perdre à la ville les trois quarts de ses 200 000 habitants et met à bas les cent mosquées, cinquante chapelles de tous rites, cent dix cafés et quarante bazars. Mais la prospérité va revenir et Michaud et Poujoulat (2) vantent, en 1830, “les bains publics de Damas qui surpassent en commodité et en élégance ceux de Smyrne et de Constantinople; les cafés et les jardins sont la poésie de Damas …. Damas a cent vingt-deux cafés, les plus fréquentés sont le café des Roses, celui du fleuve et celui de la Porte du Salut”.

C’est Lamartine (2) qui déclarera : “Si j’étais maître de choisir mon séjour, j’habiterais le pied du Liban ou Lattakié pendant le printemps et l’automne”. Pour Damas, le poète a une grande admiration : “C’est une de ces villes écrites par le doigt de Dieu sur terre, une capitale prédestinée comme Constantinople. Tant que la terre portera des Empires, Damas sera une grande ville”. C’est que l’écrivain réside suffisamment de temps pour apprécier les demeures damascènes, d’extérieur modeste mais somptueuses à l’intérieur : “Les douces heures passées à causer le soir à la lueur de sa lampe, au bruit du jet d’eau dans la cour, sont restées dans ma mémoire et dans mon cœur comme un des plus délicieux repos de mes voyages”. Ainsi “les parois sont revêtues de stuc et peintes en arabesques de mille couleurs et souvent avec des moulures d’or extrêmement chargées”. L’hôte de Lamartine à Damas est un Français, Monsieur Beaudin, qui deviendra notre consul ; il dispose d’un magasin depuis 1824 au Khan Assad Pacha, ainsi décrit, non sans peut-être un grand lyrisme : “C’est une immense coupole dont la voûte hardie rappelle celle de Saint-Pierre à Rome”. Le coût de la vie n’y est pas élevé ; on peut s’y nourrir parfaitement pour 2 piastres par jour (50 centimes de l’époque), et vivre un an avec trois ou quatre cents francs de revenu annuel (soit 10 000 F de nos jours !). Lamartine achète trois coffres de cèdre peints en rouge avec des ornements dessinés en clous d’or, des selles, des harnais, des ballots de café de Moka et un cheval de 3 ans qu’il appelle “Tadmor”, pour évoquer Palmyre, où il n’aura pas pu se rendre pour des raisons de sécurité. Quant aux dames qu’il trouve “toutes belles et aussi aimables que belles”, il laisse une description de leur habillement : “des festons de pièces d’or et des rangées de perles sont mêlées à leurs longues nattes ; la tête est coiffée d’une petite calotte d’or ciselé. Elles portent une veste en soie brochée d’argent ou d’or, un large pantalon blanc descendant à plis jusqu’à la cheville et une longue robe de soie d’une couleur éclatante”.

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Avec Baptistin Poujoulat (2), en 1841, c’est la première mention des “dix bateaux à vapeur français qui sillonnent depuis un an les flots de la Méditerranée et sont comme un pont jeté entre Toulon, Marseille, Constantinople et Alexandrette”. Le voyageur se rend à Hama, l’ancienne Epiphania “charmante ville assise au penchant de deux collines, formant une large vallée, toute plantée de beaux arbres fruitiers … quatre ponts joignent les deux parties de la cité … Les machines hydrauliques font un bruit d’enfer en tournant … ces immenses roues, ces longs aqueducs, ces eaux perpétuellement agitées, les kiosques de Hama, mêlés aux grenadiers à la fleur écarlate produisent des paysages délicieux et pleins d’originalité”. L’écrivain se rend aussi à Palmyre : “Du haut du monument, on a sous les yeux … la magnifique colonnade qui vaut, à elle seule, la peine qu’on fasse le voyage … Couché sur le sable, la tête appuyée sur un tronçon de colonne, je prêtais l’oreille aux longs frémissements des branches de palmier … puis je croyais entendre des voix perdues dans l‘espace, des accents inconnus, des soupirs, des plaintes, des gémissements mystérieux”. Le Romantisme était toujours présent !

En 1844, M. Quétin publie un “Guide en Orient”, itinéraire scientifique, artistique, pittoresque (2) où il rappelle l’importance d’une bonne santé dans ces voyages ; à cette condition : “le voyageur commencera une existence nouvelle, simple et nomade, plus délicieuse que celle qu’il a menée dans les cités de l’Europe”.

 Le Baron Taylor publiera sous l’anagramme de “R. P. Laorty-Hadji” un récit de voyage (2) en Syrie, où il décrit lui aussi le khan Assad Pacha : “Cet édifice est d’une étendue considérable et surmonté d’une énorme voûte ; sa forme extérieure rappelle un peu la Halle aux Blés de Paris. A l’intérieur, il est bordé de galeries où se trouvent distribués systématiquement des échoppes, des cafés, des magasins, des boutiques étalant aux yeux les trésors de tous les pays … Au centre du khan est un magnifique jet d’eau dont la gerbe, retombant dans un grand bassin de marbre, entretient dans le voisinage une agréable fraîcheur”.
En 1857, l’Emir Abdelqader et trois cents compagnons algériens s’installent à Damas, où lui- même est reçu, fêté et acclamé par la population syrienne ; il s’installe dans le quartier alors résidentiel de El Amara sur le Barada, et tout près de la mosquée des Ommeyyades, où il assurera lui-même un cours de théologie. Dorénavant, les Français se rendant en Syrie ne manqueront pas de solliciter une audience du grand expatrié, surtout après les événements de 1860, où il joua un rôle si courageux et si salvateur.
En 1858, Fernand Schickler (2), de passage à Damas, assiste à une noce, dont il rendra compte dans “l’Illustration” du 4 décembre : “ Quand on a traversé de nuit les rues de Damas et suivi leurs longs et obscurs méandres, on est fort aise d’arriver. Déjà de l’extérieur on entend la musique, et les hôtes s’avancent pour nous recevoir … les chants recommencent, mais l’air a varié, c’est celui de la Marseillaise, de la Parisienne, qu’on entonne à notre intention. La musique continue avec une verve toujours renaissante : elle se compose d’un violon arabe, d’une cithare qu’on touche comme un piano, d’un tambourin et de deux chanteurs”. Les femmes voyageuses ont un regard plus incisif car elles fréquentent les femmes, ayant accès aux haramliks et aux hammams, et elles se rendent compte de l’importance des femmes, non visibles, mais présentes, et souvent influentes. La Princesse de Belgiojoso (2) est l’une d’entre elles ; elle constate tout d’abord : “La Syrie que j’ai visitée ne ressemble guère à la Syrie que j’avais vue dans les livres ”. D’autre part, la maladie de sa fille lui impose d’estiver à Bloudane “centre d’une société nombreuse, élégante et choisie,” mais qui vivait

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dans une grande spartialité : “Mon logement à Bloudane était tout simplement une pièce de terre sur laquelle on m’autorisait à déployer mes tentes. Ce terrain, coupé dans la longueur par une haie, formait comme deux appartements disposés en prairies”. Les logements à Bloudane sont aujourd’hui plus confortables mais moins bucoliques !

En 1861, le diplomate Melchior de Voguë (2) se sent une vocation d’archéologue; cela lui vient du fait qu’il prétend revenir chez ses ancêtres, tant la Syrie a joué un rôle dans la culture occidentale : “Ce ne sont pas des habitants que je trouvais, mais mes grands-parents”, clame-t-il avec enthousiasme. Complétant les recherches de Renan, de Voguë va s’intéresser à l’archéologie chrétienne, d’abord, près de Qanawat, à Bosra, à Ezra, puis dans les cent cinquante villages en ruines de l’époque chrétienne (IVème – VIIème siècles) du territoire situé entre Antioche, Alep et Apamée. Plus tard, on lui donnera le nom de “région des villes mortes”, et de Voguë aura montré les emprunts par l’Occident, plusieurs siècles plus tard, du style architectural local que l’oïl connaîtra sous l’appellation “romane”. M. Georges Tate, notamment, a beaucoup fouillé dans cette partie de la Syrie.
Ernest Renan (2), installé à Byblos, se rend à Damas en 1865 en diligence (112 km de route dont 81 en montagne) ; il rend visite à l’Emir Abdelqader, qui se rendra en France cette année-là, et refait le périple que Saint-Paul avait dû effectuer en arrivant à Damas par le Maïdan et les faubourgs Sud de la ville. Il visitera Lattaquieh, Antioche et Alexandrette, et ses souvenirs apparaîtront dans les « Origines du Christianisme ».
Xavier Marmier (2) qui accompagna Flaubert, en Egypte et au Liban, décrit la Syrie dans un ouvrage réservé à la jeunesse; il y décrit la route de Palmyre : “sept jours d’une marche fatigante”, et l’arrivée dans l’oasis : “il est impossible d’exprimer ce que l’âme éprouve devant un pareil spectacle. Ces ruines sont d’une rare beauté et supérieures à toutes celles que renferme la Grèce ou l’Italie”.
En 1875, Jean-Auguste Bost (2) visite à Damas « un café baignant (sic). Nous sommes assis sur un divan ; nous contemplons les baigneurs dont les uns reposent tranquillement dans leurs cuves, d’autres se savonnent et sont couverts d’une mousse écumante … On nous apporte du café et des narguilehs ». Notre voyageur trouve “facile de s’orienter dans Damas une fois que l’on s’est assuré quelques points de repère. La ville forme une espèce d’ovale, partagé dans sa plus grande longueur, mais en deux parties inégales, par la Rue Droite qui, malgré des incendies, des tremblements de terre et des dévastations, n’a jamais cessé de justifier son nom et a toujours conservé son identité”. Bost nous a laissé une bonne description de la mosquée des Ommeyyades qui, depuis peu, était ouverte aux touristes étrangers.
Le Docteur Lortet (2) nous donne une description vivante des souqs, et cette scène pourrait se passer encore aujourd’hui, car elle nous montre les clientes éventuelles : “Ce qu’elles peuvent passer d’heures devant ces petites boutiques, regardant, touchant, palpant, discutant, marchandant pour économiser quelques paras, est chose incroyable. Elles ont l’habitude, comme le font aussi nos aimables compatriotes, de bouleverser des magasins entiers, et de faire déplier sous leurs yeux toutes les étoffes d’un malheureux marchand, avec l’idée parfaitement arrêtée de ne rien acheter. C’est une manière de se distraire, de passer le temps, et d’échapper quelques instants à la tristesse de leur vie intérieure, à la tyrannie du harem”.

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Charles Lallemand (2) décrit, lui, l’élément masculin, propre à s’amuser : “A côté de ces bourgeois paisibles, Damas compte un assez joli lot de jeunes viveurs, chrétiens aussi bien que musulmans. Cette jeunesse dorée préfère à ces jardins, trop bien fréquentés selon eux, de vulgaires débits de boissons ; pourvu qu’il y ait à côté de tous petits jardins avec un bassin, une vasque et un jet d’eau. Ils peuvent, dans ces endroits cachés, se griser à l’aise. Le maître de l’établissement, le hammardji, s’empresse d’apporter à d’aussi bons clients des chaises basses et une table sur laquelle il leur fait servir de l’araki de Souk-Mikaël (dans le Liban), avec accompagnement de la meza, c’est-à-dire d’un plateau chargé de toutes sortes de hors-d’œuvres et de petits concombres verts, qu’il convient d’absorber après chaque verre d’araki. La coutume des jeunes viveurs veut aussi que la consommation soit “renouvelée” jusqu’à complet échauffement des têtes. Le phénomène d’exaltation alcoolique s’accentue encore à l’arrivée de musiciens et de chanteurs : et bientôt, lorsqu’ils sont à l’état … complet, les jeunes viveurs se mettent à tout briser, chaises, verres et bouteilles. Ces muscadins de Damas se croiraient déshonorés, si la bombance ne se terminait pas par une casse générale. Il est même un jour, le jeudi gras, où le tout-Damas viveur croit devoir se livrer à une ribote … à tout casser”.

IV – XXeme SIECLE

“Une enquête aux pays du Levant” avait été menée par Maurice Barrès (2) avant la première guerre mondiale, mais cette dernière précisément repousse à 1923 l’édition de cet ouvrage, resté un document incontournable de la présence, culturelle francophone dans la région, et des multiples rencontres Orient-Occident. Ainsi, de la description, à Damas de la Porte de Salhiyé et du tombeau d’Ibn Arabi, ou de la basilique Notre-Dame de Tartous, où pria Joinville, à Alep du Collège Halawiyya et de l’évocation du grand mystique Suhrawardi. Avec “Un Jardin sur l’Oronte”, célèbre roman, Barrès confirmait ce qu’il devait au Proche-Orient “une des patries de l’imagination, une des résidences de la poésie, un des châteaux de l’âme”.

Autre figure de l’époque, Henry Bordeaux (2) dont le rappel de ses prédécesseurs venus au cours des siècles sur ces terres constitue une trame solide et toujours reconstituée.
Jean et Jérôme Tharaud (2) donnent peut-être dans “Le Chemin de Damas” une définition de l’orientalisme : “Cet Orient qui n’est pas plus en Asie qu’en Europe, et qui n’est rien qu’une manière de songe, une certain façon de nommer certaines choses de l’amour et de la vie”. C’est dans cet ouvrage que les deux auteurs rappellent la montée sur le trône impérial de Rome d’Héliogobale, “né sur l’Euphrate”, qu’ils qualifient Alep de “Venise des sables”, en reconnaissant les qualités de ténacité de ses habitants : “Parmi les Alépins, le boiteux est arrivé jusqu’aux Indes”. Ils regrettent, parvenus à Deir-Ezzor “qu’il soit si démodé de raconter son enthousiasme devant un coucher de soleil”. Dans “Alerte en Syrie”, les réflexions sont plus inquiètes ; tout en dressant le tableau pittoresque de “l’oasis de Damas que prolonge jusqu’au Lac Tibériade la riche plaine du Hauran”, on ne peut que s’interroger sur la politique mandataire menée dans le nouvel Etat Syrien et l’affaire du Sandjak. “On ne supporte pas de ne pas être aimés”, soupirent avec un profond réalisme les Tharaud.

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Jean Gaulmier demeurera l’un des meilleurs amis de la Syrie à la fin de l’époque du mandat, et après l’indépendance. Venu à Alep pour la première fois, en 1928, avec Jean Sauvaget, il y revint à plusieurs reprises pour y rencontrer Ibrahim Hanano, y résida de 1934 à 1942 pour s’occuper de l’instruction publique. Au lycée “Sultaniyeh”, il eut comme élèves Abdessalam Ujeili ou Farid Jiha, auteur d’un grand nombre, d’articles rappelant ces liens de l’amitié. Jean Gaulmier enseignera également à Hama en 1929, et aura comme élève Fakhri Kilani ou Saddik Naasan, le fils du mufti.. Au collège “Maktab al Anbar”, dans le vieux Damas, il côtoya d’éminents collègues, Chukri Churbadji, Ruchdi Barakat, Wagih Samman, et, je le cite “il y avait mes longues promenades de printemps au bord du Wadi Barada, vers Rabwa et Zebdani : avec mon charmant camarade parisien Kazem Daghestani”.

Le souvenir de Lamartine réapparaîtra en 1929, avec une journaliste, Valentine de Saint-Point (2), sa petite-nièce qui publiera une courageuse “Vérité sur la Syrie”, et, s’étant convertie à l’Islam, sera enterrée au Caire dans la tombe de la famille de René Guénon.
Même les universitaires spécialistes de la Syrie, comme Thierry Bianquis, n’hésitent pas aujourd’hui à raconter avec poésie leur émotion devant cette belle ville de Damas, dans la revue “Qantara” de l’Institut du Monde Arabe (avril 1993). “Damas, une gravure jaunie, la sécheresse et la fraîcheur, l’ombre et le soleil, l’eau jaillissante et le roc brûlé. Une ville fauve, tapie sous sa falaise décharnée, que l’on dirait plus prête à bondir et à mordre qu’à ronronner. Et pourtant, une ville qui travaille avec soin, fignole son ouvrage, crée des décors aux formes harmonieuses, tisse des brocarts lumineux, construit des ouds délicats et des qanouns savants. Au printemps, leurs cordes égrènent toute la mélancolie de la terre, toute la tristesse d’un passé glorieux qui n’en finit pas de mourir. Certes, Damas n’oublie pas de mettre le nez au vent pour humer l’air du temps, utile précaution pour qui vit en un lieu où la foudre ne surgit pas que du ciel d’orage. De la steppe comme de la montagne, du Nord comme du Sud depuis trois mille et quelques années que la ville partage sa vie entre des petits matins industrieux et de longues soirées délectables à l’ombre des noyers de l’oasis de la Ghouta, bien des envieux ont lorgné sur ses beautés, sur les trésors accumulés de là cité, sur le savoir-faire de ses habitants. Pour survivre si longtemps dans un environnement menaçant, il faut savoir distinguer avec soin les amis d’hier des ennemis de demain, pour subsister quotidiennement quand on est commerçant et voyageur dans le sang, il faut s’intéresser au monde”.
Enfin, Denise Brahimi (2) s’intéresse aux Arabes des Lumières, à ces bédouins romantiques, à cette comtesse Margot d’Andurain, qui, sous le Mandat, ouvrit “l’auberge de la reine Zénobie” dans ces romantiques ruines palmyréennes, par amour pour un émir local.
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Ce rappel, bien modeste, car le corpus est énorme, de ces quelques délectables visions, ou projections d’eux-mêmes, conçues par ces voyageurs, poètes, aventuriers, chroniqueurs et archéologues ou historiens, devrait permettre de,souligner, une fois de plus, les multiples liens qui unissent la Syrie et la France, intellectuellement, littérairement, culturellement. Quel chercheur voudra bien, dans l’autre sens, se pencher vers les nombreux Syriens qui ont parlé de Paris, Marseille ou des Châteaux de la Loire, car l’admiration réciproque a toujours soutenu une amitié séculaire.

Christian LOCHON

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 ELEMENTS DE BIBLIOGRAPHIE
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 BELGIOSOSO  Princesse deAsie Mineure et Syrie Paris, Lévy, 1858
 BIANQUIS Anne-Marie, dir. Damas, miroir brisé d’un Orient arabe Paris, Autrement, 1993
 BIANQUI Thierry Damas et Syrie sous la domination fatimide (2 tomes) Damas, IFEAD, 1986 et 1989
BIANQUIS Thierry, dir.Le Nord-Est syrien Damas, BEO XLI-XLII, IFEAD, 1993
 BORDEAUX Henry Voyageurs d’Orient (2 tomes) Paris, Plon, 1926
 BOST Jean-Auguste Souvenirs d’Orient, Damas Jérusalem Le Caire Paris, Sandoz, 1875
 BRAHIMI Denise Arabes des lumières et bédouins romantiques Paris, Sycomore, 1982
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 CHAKHACHIRO Omar Proche et Moyen-Orient dans l’œuvre de Victor Hugo Paris, Jouve, 1950
CHAUDOUET Jean La Syrie (analyse dans le n°17, 01/1999, de la Lettre de l’AFS) Paris, Karthala, 1997
 DEGEORGE Gérard Damas, des Ottomans à nos jours Paris, L’Harmattan, 1994
 DEGEORGE Gérard  Damas, des origines aux mamelouks  Paris, L’Harmattan, 1997
EGERIEJournal de Voyage d’une Gauloise du IVe siècleParis, Cerf, 1983
 FUGLESTAN-AUMENIER Viviane, dir. Alep et la Syrie du Nord Revue Monde Musulman et Méditerranée (1991, 4ème trirn.)
 IBN MUNQIDH UsamaDes enseignements de la vie, trad. ANDRE MIQUEL Paris, Imprimerie Nationale, 1983
LALLEMAND Charles Jérusalem – Damas Paris, Quantin, 1895
LAMARTINEAlphonse de Voyage en Orient   Paris, 1833
 Lettres Edifiantes Voyage aux Lieux Saints, Mont Liban, Alep, Damas Paris, 1730
 LOCHON Christian Francophonie Arabophonie, l’exemple de la Syrie Paris, Bulletin de. l’INALCO, octobre 1989
 LOCHON Christian La construction de la cathédrale de l’Assomption à Damas (1834)Paris, Bulletin Saint-Julien le Pauvre, décembre 1992
 LOIR Raymond Vieux Damas Toulouse, Aubanel, 1947
 LORTET Dr La Syrie d’aujourd’hui Paris, 1878
MARAVAL Pierre Récits des premiers pèlerins chrétiens au Proche-Orient Cerf, 1996
 MARMIER Xavier Impressions d’un voyageur chrétien Tours, Mame, 1877
 MICHAUD et POUJOULATCorrespondance d’Orient 1830-1831 (7 tomes) Paris, Ducollet, 1835
 NERVAL Gérard de Voyage en Orient (2 tomes) Paris, 1843
 POUJOULAT Baptistin  Voyage à Constantinople, à Palmyre, en Syrie et en Palestine  Bruxelles, Grégoir, 1841
 QUETIN Guide en Orient, itinéraire artistique, pittoresque Paris, 1844
RENAN Emest Mission de Phénicie Paris, 1865
ROUSSEAU Joseph Voyage d’Alep à Bagdad en 1807 Beyrouth,“Syria”, 1925
 SAINT-POINT Valentine de La Vérité sur la Syrie Paris, Cahiers de France, 1929
 SCHlCKLER Fernand En Orient, Souvenirs de Voyage (1858-1861) Paris, Lévy, 1863
 TAYLOR Baron La Syrie, la Palestine et la Judée Paris, Bolle-Lasalle, 1854
THARAUD Jérôme et JeanLe Chemin de Damas Paris, Plon, 1922
 TOTI Baron de Mémoires sur les Turcs et les Tartares (3 tomes) Paris, 1785
VOGUË Melchior de Syrie Centrale, architecture civile et religieuse (2 tomes) Paris, 1865 et 1877
 VOLNEY Voyage en Egypte et en Syrie (1783-1785) Paris, Mouton, 1959
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